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Le grand débat Linge

Interview

Le 14 mai 2017

Ces mecs roulent des mécaniques avec des casquettes Société Générale, adulent les ratés, et conchient Quentin Dupieux. À part ça, ils ont créé un label où tout se mélange. Mais qui se cache derrière Linge Records ?  

Ils ont sept années d’existence pour autant de coups loufoques à leur actif. Linge Records est un label peu commun où la blague potache est encouragée, et, où l’inachevé est même embelli. Dans leur label s’entrecoupent de l’électro, de la pop, de la techno, du punk, des arts plastiques et beaucoup d’expérimentation. Le tout sur un rythme “golri” et provocant. Attablés à la terrasse du Palace – un zinc débraillé dans l’écusson – entre pintes de bière, chiens qui hurlent et scooter qui démarre, nous avons rencontré Samuel, Lucien et Grégoire, trois trublions qui font respirer l’esprit du label dans un univers décloisonné qui leur ressemble. À peine rentrés du Casquette Tour – une bizarrerie bien à eux – la parole est à ceux qui repoussent les codes bien pensants et redonnent ses lettres de noblesse au non-sens.


La Casquette Tour - Le Film Le Teaser



Pour commencer qui est qui et qui fait quoi au sein de Linge Records ?

Lucien : J’ai créé le label avec Samuel en 2010. On avait pour volonté de simplement faire un site, d’avoir une étiquette pour dire qui nous étions. Comme on a beaucoup de projets différents et qu’on s’éparpille beaucoup, on voulait une plateforme pour rassembler tout ça. Au début, Samuel voulait l’appeler Mime. On a pensé à Singe Records aussi. Mais ça a fini par devenir Linge Records car on trouvait cela plus mystérieux. Concernant le label, je m’occupe plutôt des sélections, de la mise en ligne, de certains mastering, d’écrire des textes, de faire un peu de com’. J'y présente d'ailleurs plusieurs de mes projets musicaux (Gerard Jugno 106, _Nu, Menuet Babel, Perpal …).

Samuel : Je suis donc l’autre fondateur du label. Comme j’ai une formation aux Beaux-Arts, je m’occupe principalement de la partie visuelle et de l’édition (K7 et CD). Que ce soit des pochettes d’albums, des visuels pour Facebook ou du logo du label que j’ai réalisé. Je compose aussi quelques albums sur le label sous le nom de Claude Biscuit. L’idée quand même au début de ce label, c’était de défendre nos productions car elles n’étaient pas forcément diffusées. On voulait avoir de la force et de la visibilité en regroupant ce qu’on faisait.

Grégoire : Sur Linge je fais principalement de la musique et de la vidéo. J’ai rejoint le label, il y a environ deux ans, d’abord en tant que musicien, et après, je me suis beaucoup plus impliqué dans le projet et, à l’instar de Lucien, je fais un peu tout. On a plusieurs postes et on fait avancer le label comme ça.

Vous êtes combien en tout sur Linge Records ?

Lucien : On est une quinzaine, avec un noyau dur de 5 ou 6 personnes.

Comment vous choisissez les artistes que vous mettez en avant sur ce label ? Rentrent-ils tous dans votre matrice conceptuelle ?

Samuel : On veut rapprocher tout un tas d’artistes différents, peu importe le style. On ne s’en préoccupe pas trop. C’est plus une démarche artistique ou une manière d’être qui nous intéresse. On veut que ceux qui rentrent sur le label viennent nous titiller avec leurs projets. On essaye aussi de rendre hommage aux gens qui font des tentatives dans leurs chambres, même si ça foire. En fait, on aspire à être le socle sur lequel on peut déposer un objet d’art en essayant de magnifier un peu tout ça.

Lucien : Il nous arrive aussi de mettre des choses qui ont été produites il y a longtemps mais qui n’ont pas été mises en avant comme il le fallait. Du coup, on les récupère, on négocie avec ceux qui les ont créées et on les diffuse. Linge Records c’est aussi un blog musique – même si je n’aime pas trop le terme - ce n’est pas forcément un label formel. Et puis, il y a certaines choses qu’on sélectionne par amitié. On peut se retrouver connectés avec quelqu’un sur des sujets plus larges que la musique comme la politique et du coup, avoir envie de parler de son projet même si ça ne rentre pas forcément dans une case bien définie.

Grégoire : Y’a des gars, ça tombe sous le sens. Je pense notamment à “Gros Tumblr de Brute” qui était déjà dans l’esprit Linge avant même d’en faire partie. On a aussi un gros réseau d’amis et puis de pote en pote, on écoute pleins de projets et on nous envoie pas mal de choses à écouter aussi.

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En parlant de label peu formel, sur Linge Records on ne retrouve pas que de la musique.

Samuel : On essaye de casser la frontière entre art plastique et musique. Du coup, on comprend que ça puisse paraître foutraque mais on se dit que la frontière entre les deux est mince et que ça se rejoint dans l’esprit de création. Le côté très brutal, très frontal de faire quelque chose qui oscille entre de l’art et des concepts drôles.

Lucien : Le concept “drôle” nous parle beaucoup. Ce n’est pas révolutionnaire en soi mais c’est quelque chose qui nous habite. Par exemple, Grégoire publie des photos de soirée sur SoundCloud. Dans le petit carré pour présenter une musique, il glisse une photo mais sans son. Le but c’est de chercher à mettre des photos dans des endroits incongrus.

Samuel : Ils nous arrivent de mettre des photos de soirée sur le Bon Coin pour promouvoir des soirées, du style : “Trois artistes n’ayant que trop peu servi, prix à débattre, rigolos s’abstenir”.

Grégoire : On essaye aussi de vendre des cassettes sur Le Bon Coin mais avec un peu moins de succès pour l’instant (rires).

Mais Grégoire, comment t’es venue l’idée de mettre des photos sur SoundCloud ?

Grégoire : Avec Sam, on s’était dit que 2016 serait l’année Facebook, donc on a tout fait pour être un max sur Facebook en faisant n’importe quoi et en exagérant les codes de Facebook. Du coup, pour 2017, on voulait continuer à faire ça sur un autre réseau social et on a choisit SoundCloud. C’est très limité comme réseau, on ne peut pas faire grand chose et il fallait trouver l’unique faille. Et c’était de publier des photos en diaporama, sans musique.

“Le sujet c’est la cacahuète et le buffet.”

En parlant d’art, quels sont les projets annexes à Linge Records ?

Samuel : On a une association qui s’appelle “Linge et Son”, c’est une succursale de Linge Records. C’est avec ça qu’on organise nos concerts et expo. On essaye d’être en règle au niveau de l’administration même si c’est chiant (rires). Et donc on propose un cycle d’expositions basé sur un manifeste qu’on a écrit en 2012 qui s’appelle Bad Curatoring où on explique comment faire une exposition sans respecter les règles du “white cube art contemporain”. On a donc commencé ce cycle en novembre dernier au Spot à Nîmes où on avait carte blanche pendant un mois. Et on a basé cette exposition sur notre nostalgie de Fred et Jamy de “C’est pas sorcier”. On a refait des maquettes de l’émission mais en version ratée, on a réutilisé des sons de l’émission en mode aléatoire. Et là on va faire une nouvelle expo à l’espace Saint Ravy qui s’appellera “Art’Achide” début juin, pendant 3 semaines. Et on va inviter d’autres artistes pour démonter les codes d’affichage et d’accrochage. Et le nom de cette expo est en rapport avec les arachides, donc les cacahuètes que l’ont retrouve dans les vernissages d’art. Le sujet c’est la cacahuète et le buffet.

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Quelle est l’idée centrale de Linge Records ?

Lucien : De déstabiliser les gens en oscillant entre le confortable et l’inconfortable. On cherche à opposer les idées.

Samuel : Il y a aussi une culture de l’échec, du raté, de la rature. Que ce soit sonore ou visuel.

Comme une façon de magnifier le laid ?

Samuel : Plutôt ce qui est mal fait, pas forcément le laid car c’est subjectif de dire ça comme ça.

Lucien : On ne veut pas tomber dans le kitsch. On veut mettre en difficulté les gens et nous-mêmes. Mais on ne joue pas de rôle, on fait ça pour le fun.

Grégoire : Par exemple, je trouve qu’il y a un côté authentique dans des morceaux qui ne sont pas parfaits. Ça ne sent pas le travail de studio. C’est tel quel et c’est tout.

Quelle importance revêt la scène chez vous ?

Lucien : Elle est importante car elle donne vie à nos projets musicaux. Il m’est arrivé de préparer un projet pendant sept ans dans ma chambre et de finir par enfin le jouer. Ça permet d’exister, de se défouler.

Grégoire : Par exemple, Lucien avait un projet musical qui s’appelait “Gérard Jugnot 106”, c’était un projet éléctro dance floor. On le trouvait génial même si lui le prenait plutôt à la rigolade. Et une fois sur scène, on a rejoué ce projet avec lui et Allister Sinclair (autre artiste de Linge Records). On aimait bien cette symbiose qu’on a créée tous les trois même si on ne vient pas du même univers. Donc j’avais vraiment envie de faire une tournée ensemble même si Lucien n’est pas fan et je l’ai harcelé pour qu’on en fasse une. Et du coup, on a fait le casquette tour (du 1er au 7 avril dernier en jouant chaque soir dans des villes différentes). On l’a appelé comme ça car on a un délire avec des casquettes de marques universelles, mais qui ne sont pas des marques de fringues. Du style Crédit Agricole, Ricard, Société Générale,… On voulait pousser le délire encore plus loin en ne vendant que des bobs pendant le tour mais ça n’a pas pu se faire.

Vous parlez d’univers différents, quels sont-ils ?

Lucien : Grégoire vient plutôt du rock garage…

Grégoire : (il le coupe) … Non pas forcément. J’ai commencé à écouter de l’électro, ou même la French Touch avant du “garage”. Même si ça ne se retrouve pas forcément dans ma musique, j’ai aussi une influence qui vient du Punk des années 70 que j’ai écouté toute mon adolescence.

Lucien : On fait de l’éléctro mais avec une attitude punk quoi !

Samuel : Il peut nous arriver de jouer dos au public ou de s’asseoir pendant que le morceau tourne encore. Ou même carrément d’insulter le public. Il y a forcément de la provocation ou du rentre dedans dans ce que l’on fait.

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Mais quelle est la réaction du public face à des insultes, par exemple ?

Lucien : En règle générale, les gens s’amusent de ça. J’espère que ça leur met une petite claque, au fond.

Grégoire : Je pense que ça les éclate. Ils n’ont pas l’habitude de voir ça et ça change des autres concerts. Maintenant, la plupart des gens qui font de l’électro sont très sérieux. Ils naviguent dans un univers très Jet Set. Tout est hyper travaillé chez eux.

Lucien : Mais dès fois, le revers de la médaille quand tu déstabilises les gens, c’est qu’ils ne comprennent plus rien (rires).

Et justement, n’y a-t-il pas un risque de rendre ça contre-productif ?

Grégoire : C’est aussi ça le but. Quelque part, on essaye de vendre quelque chose d’invendable.

Lucien : C’est exactement ça. Chez Linge, il y a un délire de présenter de l’invendable, de l’insoutenable avec un esprit d’entreprise.

Votre façon de percevoir l’art me fait un peu penser à ce que fait Quentin Dupieux en mettant en avant le non sens

Grégoire : Ouais, mais Quentin Dupieux c’est un peu un fake parce qu’au fond c’est un bourgeois parisien qui fait du non sens un truc “stylé”. Ça ne sonne pas très authentique. C’est du non-sens clean, carré, qui ne déborde pas, finalement.

LINGE BANDCAMP >> ICI

"Octroyez vous le plaisir de cette K7 pour 5 euros (7 euros avec frais de port) ou 10 euros pour la version HD et sa tracklist randomisée" >> https://linge.bandcamp.com/album/v-a-artiste-en-voie-de-disparition-collection-vol-1-k7-compilation-linge063


Propos recueillis par Jonas Foureaux

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